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Accueil Actualités Femmes et leadership Les femmes dans les espaces décisionnels L’usage stratégique du genre en campagne électorale

L’usage stratégique du genre en campagne électorale

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Entre décembre 2001 et juin 2002, j’ai été la candidate socialiste aux élections législatives face à Alain Juppé dans la seconde circonscription de Gironde... 

J’ai participé activement aux séquences électorales des campagnes présidentielle et législative en tant que candidate, engagement peut-être incompatible avec mon statut de politiste, en tous cas si on suit une lecture classique de l’éthique du savant selon Max Weber situe pas à proprement parler dans le cadre d’une observation participante dans la mesure où il ne cherche pas à établir des invariants, une grammaire généralisée des relations sociales. Surtout, l’observation participante suppose une aptitude à la décentration que ne favorise pas le statut de candidate. S’il incite au narcissisme, ce statut place immédiatement en action, dans une position qui laisse peu de place à la réflexivité.

Pour autant, et même si l’observatrice n’observe rien qui ne puisse être observé par une non-politiste, l’identité professionnelle n’est pas sans incidence sur l’observation selon la relation circulaire mise en évidence par Jean Piaget entre sujet observant et l’objet de son observation. En cela, les lectures faites en science politique comme le double-projet qui guidait la prise quotidienne du journal de terrain constituent inévitablement des filtres. Engagée dans une équipe de recherche chargée d’évaluer la mise en œuvre de la parité, j’ai été vigilante aux moments où interviennent les dimensions de genre et aux manières dont elles sont activées, par soi ou d’autres. Par ailleurs, ce journal était guidé par le projet de localiser pratiquement, dans l’univers militant, l’utilitarisme.

L’utilitarisme est cette théorie générale de la politique, largement répandue, qui rabat la rationalité économique (en termes de calculs coûts/avantages) sur l’ensemble des comportements des individus. L’utilitarisme contribue à banaliser les comportements militants en faisant des intérêts matériels et symboliques leur ressort exclusif. "Une fois connus les buts poursuivis par les individus (buts que l’on peut déduire de leurs intérêts), si l’on pose que les individus agissent rationnellement, c’est-à-dire choisissent les moyens adéquats aux buts qu’ils poursuivent, on pourra déduire leurs comportements ». Le vocabulaire utilitariste se banalise dans l’univers militant : moyen de repérage des uns, des autres, clef de compréhension des actions, de la politique, stigmatisation des comportements et des positions, le registre utilitariste se diffuse comme catégorie de perception même parmi les militants bénévoles.

Le croisement de ces deux fils, repérage des effets de genre et localisation de l’utilitarisme, explique en partie pourquoi le genre est ici traité comme une identité stratégique, au risque de surestimer cette dimension stratégique consciente, voire de l’hypostasier dans une tonalité intentionnaliste. Or il est probable que les effets de genre échappent essentiellement à la conscience ou à l’intention.

4La difficulté à repérer les effets de l’identité genrée en action réside dans le fait que la recherche peut rapidement tomber dans une dichotomie du "tout ou rien". D’autres identités façonnent de manière plus évidente une campagne et on aurait du mal, dans une première lecture, à relier les moments les plus forts comme les plus routiniers d’une campagne à une quelconque identité genrée. A l’inverse, on peut être tenté en concentrant l’attention sur le repérage des effets de l’identité sexuelle d’en faire une grille de lecture exclusive qui finit par tout recouvrir, les dimensions de genre se traquant dans les moindres détails. Une des manières de contrôler cette déviation, soit vers une trop grande dilatation, soit vers une trop grande restriction de l’effet genré, est de ne retenir que les situations, les échanges, les conversations, les écrits où interviennent formellement les termes "femmes", "féminité", "parité"… Pour autant, ces moments explicites repertoriés passent à côté d’une intériorisation inconsciente du genre et il est probable que les dimensions de genre interviennent d’autant plus efficacement qu’elles échappent à la conscience. La focalisation sur les dimensions conscientes et sans équivoque renforce sans doute la présentation du genre comme identité stratégique plutôt que comme position sociale avec des effets durables et transposables.

Pour autant, l’activation du genre comme identité stratégique n’est évidemment pas qu’un effet des choix d’observation. Dans un parti professionnalisé comme le parti socialiste, l’objectif prêté aux candidats est évidemment d’être élu ou à défaut d’obtenir un poste électif à moyen terme, de faire une carrière politique passant en outre par l’obtention de postes au sein de l’appareil militant. Ces objectifs, pour entrer en concurrence avec le modèle militant traditionnel fait de dévouement et d’altruisme, sont largement objectivés, surtout en direction d’une jeune femme qui se présente contre Alain Juppé. A ces objectifs de réussite en politique sont attachés un ensemble de moyens à développer parmi lesquels intervient l’identité féminine.

Le caractère de ressource politique prêtée à l’identité féminine est à la fois récent et inédit, liée à la réforme paritaire et au contexte politique plus large qui l’a rendue possible : celui d’une "crise de la représentation politique" à laquelle la réforme paritaire est chargée explicitement de remédier. Cette ressource a un caractère évident et immédiatement perceptible par tous dans la mesure où la contrainte législative réserve des places aux femmes en tant que femmes. Alors que la politique professionnelle peut être décrite comme une concurrence pour des places, la loi sur la parité fournit des postes d’élues et de candidates. Dans le même temps, les premières applications de la réforme paritaire aux élections municipales de 2001, comme aux élections législatives de 2002, montrent que la loi n’est favorable aux femmes que lorsqu’elle est véritablement coercitive, toute marge de manœuvre leur étant immédiatement défavorable au sein des partis majoritaires. Il s’agit pour le moins d’une ressource politique fragile. En particulier, aux élections législatives de 2002, peu de femmes ont été investies et souvent dans des circonscriptions plus difficiles que celles des hommes. En 2002, les femmes ont représenté 19,9% des candidat-e-s UMP mais seulement 10,1% des député-e-s. Au PS, elles ont représenté 36,1% des candidat-e-s avant les accords avec les partenaires de la gauche plurielle, 28% après et in fine, seulement 17,8% des député-e-s.

7En dépit de ces réserves non négligables, il est évident que le fait d’être une jeune femme permet l’accession à des postes désormais plus difficilement accessibles aux jeunes hommes socialistes qui ont pu manifester publiquement, sitôt la loi votée, une forme de désarroi devant cette concurrence inégalement contraignante.

8Moyen d’obtenir des places, fussent-elles celles symboliques de candidate, la parité a contribué à la nécessité d’attester en tant que candidates de qualités distinctives, propres et spécifiques. La valorisation des qualités socialement construites comme féminines est manifeste lors de la première application de la parité en 2001 tant du fait des candidates en campagne que dans leur mise en récit journalistique.

Il y a une injonction à constituer l’identité féminine en ressource politique effective, c’est-à-dire électoralement rentable, à transformer cette ressource politique interne pour la candidature en ressource politique externe, en voix. Cette injonction ne préjuge en rien de la manière dont les positions sociales, et notamment sexuées, incitent les femmes à porter un certain nombre de revendications et à développer d’éventuelles pratiques. Pour autant, une campagne électorale, dans la conjoncture de 2002, constitue une occasion prédominante d’activation de cette identité comme identité stratégique. Il s’agit en partie de justifier cette ressource.

9En jouer ou pas, telle devient alors la question essentielle, jamais complètement formulée mais permanente.

Plus précisément, de quoi s’agit-il ? De jouer ? Comment en jouer ? Quelles sont les contours de cette ressource ambiguë ?

10A la différence des hommes politiques qui sont immédiatement des politiques sans avoir à manifester leur genre, les femmes en campagne dans le contexte de 2002 sont sommées, tacitement et collectivement, d’être des femmes. L’injonction est problématique parce qu’essentiellement contradictoire : s’il faut être femme, c’est au risque de n’être plus politique. Il est très compliqué d’endosser individuellement et sur soi cette injonction contradictoire : si l’affichage d’une féminité vers l’extérieur et les électeurs apparaît légitime et nécessaire aux militant?e-s parce que supposée électoralement rentable, cette exigence se retourne à l’inverse à l’intérieur de l’organisation, elle disqualifie en minorant les positions politiques.

11Et c’est peut-être parce que cette ressource est si difficile à valoriser consciemment et individuellement, qu’elle se joue si bien par le groupe des femmes socialistes comme ressource collective.

Pour accéder à l'intégralité de l'article : http://www.cairn.info/revue-travail-genre-et-societes-2004-1-page-123.htm

 

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